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Révolution française et traditionalisme (VIII) : Le serment, mythes et réalités par Peregrinus 2017-07-26 21:53:45 Imprimer Imprimer

La crise du serment se trouve, avec les persécutions de la Terreur, au cœur des représentations traditionalistes de la Révolution française. Cela est particulièrement net dans l’apologue du « Vicaire silencieux » déjà cité à plusieurs reprises dans cette petite série, publié en mars 2017 dans le Petit Eudiste, bulletin du prieuré de Gavrus (1), qui d’ailleurs confond tout uniment ces deux épisodes, comme cela a déjà été signalé.

De manière intéressante, l’apologue s’attarde très peu sur l’attitude des prêtres constitutionnels : du curé jureur condamné pour s’être uni à la « Révolution anti-Dieu et anti-Roi », il n’est finalement qu’assez peu question. Comme le titre l’indique, c’est avant tout l’attitude de l’un des vicaires de la paroisse, explicitement associée à celle de l’actuel clergé des instituts Ecclesia Dei (2), qui doit retenir l’attention. Il importe de rappeler que dans le récit du Petit Eudiste, le vicaire n’a pas prêté le serment dit constitutionnel du 27 novembre 1790. Le prêtre « n’aime pas » la Constitution civile du clergé, mais par prudence ne veut pas que son opposition aux réformes soit connue : il espère ainsi rester en place pour donner aux fidèles les sacrements et prêcher ce qu’il a « toujours prêché : l’amour de Jésus, la prière, la pénitence… » Pour ce vicaire, la Constitution civile du clergé est avant tout une « question qui relève de Rome ». On s’en doute, ce prêtre s’attire une forte condamnation : il fait le « jeu de la Révolution en lui donnant une apparence honorable ». Du point de vue du fidèle Michel, que l’apologue nous donne en modèle, la décision est prise :

Il est hors de question de se compromettre avec la Révolution, donc ni avec le Curé jureur, ni avec son vicaire silencieux, pas même une fois, et surtout pas pour la messe. […] Je n’irai plus à la paroisse (3).


Voilà donc quelle est l’image de l’attitude catholique dans la crise du serment que nous donne un bulletin traditionaliste d’aujourd’hui.
On a déjà vu que le Petit Eudiste a quelques problèmes avec la chronologie. On va voir qu’il n’en a pas moins avec le fond de la question dont il traite avec pourtant beaucoup d’assurance.

Il faut relever tout d’abord que la situation du vicaire est elle-même assez invraisemblable. Le clergé paroissial a été tenu de faire publiquement le serment au cours des mois de janvier et de février 1791 ; un prêtre de paroisse qui se serait contenté de garder le silence aurait non sans raison été tenu pour insermenté et donc expulsé de sa place par les autorités civiles. Cependant, en considérant les effectifs pléthoriques du clergé de France à l’époque du serment, on ne peut tout à fait exclure que le cas se soit présenté ; il n’est en tout cas guère représentatif.

Cette relative invraisemblance n’est toutefois pas le principal problème que pose l’apologue. En effet, si l’on y regarde bien, l’attitude qu’il dénonce est en réalité celle d’une partie considérable du clergé réfractaire, à commencer par l’épiscopat. Au vicaire silencieux, il est reproché tout d’abord de ne pas tenir contre la Constitution civile qu’il « n’aime pas » un langage incisif, mais d’en faire une « question qui relève de Rome », en un mot de s’en remettre au jugement de l’Eglise universelle. C’est pourtant précisément ce qu’ont fait à l’époque les évêques de France.

Il suffit pour le prouver de citer l’Exposition des principes de Mgr de Boisgelin, archevêque d’Aix, la plus notable critique épiscopale des réformes de la Constituante. Les évêques, rappelle le prélat, ont « réclamé, selon les formes antiques de l’église gallicane, le recours au chef de l’église universelle (4) » :

Nous pensions que notre premier devoir est d’attendre, avec confiance, la réponse du successeur de saint Pierre, qui, placé dans le centre de l’unité catholique et de la communion, doit être l’interprète et l’organe du vœu de l’église universelle (5).


C’est encore ainsi qu’au lendemain du Concordat l’ancien archevêque d’Aix résume l’attitude de l’épiscopat de France :

Tous les mémoires, […] toutes les consultations que nous adressions à sa sainteté, étoient toujours fondés sur ce principe, qu’il étoit notre juge, par notre déclaration, comme par son autorité, et que nous nous en rapportions à son jugement (6).


Il est donc pour le moins étrange de faire au « vicaire silencieux » un crime d’une position qui a été en réalité celle d’une part considérable des évêques fidèles ; et peut-être cela en dit-il malheureusement déjà très long sur la mission dont semblent se croire investis certains clercs et laïcs d’aujourd’hui.

Le Petit Eudiste reproche encore au vicaire de s’être laissé par son silence prendre pour un jureur par ses paroissiens. Ce point n’est pas sans intérêt. Le serment constitutionnel du 27 novembre 1790 est rejeté comme impie par les réfractaires « parce qu’il attaque l’autorité de J.C. dans les mains de son église (7) » dans la mesure où il représente une adhésion aux atteintes que porte la Constitution civile du 12 juillet 1790 aux principes de la juridiction ecclésiastique. C’est avant tout en tant que tel qu’il a été combattu par les évêques fidèles. Cependant, ceux-ci, pour éviter le schisme, ont tenté jusqu’au bout de trouver une formule de conciliation. La plus notable est celle que propose à l’Assemblée le 2 janvier 1791 François de Bonal, évêque de Clermont.
Il faut ici préciser que Mgr de Bonal, prélat instruit et vigoureux, n’est pas le premier venu, mais s’impose rapidement comme l’un des meilleurs orateurs de la droite catholique de l’Assemblée et l’un des plus constants défenseurs des droits de l’Eglise (8). Cet évêque intransigeant tente donc de soumettre à la Constituante une autre formule de serment :

Je jure de veiller avec soin, sur les fidèles dont la conduite m’a été ou me sera confiée par l’église ; d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi, et de maintenir, de tout mon pouvoir, en tout ce qui est de l’ordre politique, la constitution décrétée par le roi, exceptant formellement les objets qui dépendent essentiellement de l’autorité spirituelle (9).


Ce serment, qui ne se distingue du serment constitutionnel que par l’ajout d’une restriction relative au spirituel, est donc jugé tout à fait acceptable par un évêque qui se signale alors par sa rigueur doctrinale, et a dans les faits été prêté par un grand nombre de curés et vicaires. C’est le cas par exemple de Jean-Joseph Traizet, curé d’Ormois au diocèse de Soissons, qui revient dans ses mémoires sur l’épisode du serment :

Comme on avait mis dans la tête de nos paroissiens, que le refus que nous pourrions en faire, serait une preuve certaine du mépris que nous ferions d’eux, je crus devoir le faire, mais avec une restriction catholique, comme faisaient nos confrères voisins, et les paroissiens en témoignèrent un grand contentement (10).


On le voit, l’abbé Traizet, ne se contente pas de garder le silence comme le vicaire de l’apologue, mais prête le serment restrictif pour ne pas se séparer de ses paroissiens en passant à leurs yeux pour réfractaire aux lois. Le Petit Eudiste n’aurait sans doute pas de mots assez durs pour condamner tant de compromis avec la « Révolution anti-Dieu et anti-Roi ». Pourtant, jamais l’abbé Traizet n’a encouru la moindre censure de la part de son évêque, l’intransigeant Mgr de Bourdeilles ; jamais il n’est mis au nombre des constitutionnels, ni par ses supérieurs ecclésiastiques, ni par les autorités civiles, qui lui font subir toutes sortes de persécutions. Son attitude est en réalité celle de la quasi-totalité des curés réfractaires de son diocèse.

Sans bien s’en rendre compte, c’est donc une part non négligeable du clergé fidèle, et parfois de véritables confesseurs de la foi, que le Petit Eudiste, pour qui la crise du serment relève visiblement davantage de la mythologie que de l’histoire, rejette comme des prêtres compromis avec la Révolution : il n’est pas question d’assister à leur messe, même une seule fois, nous dit Michel, l’exemplaire laïc de l’apologue, qui fuit donc désormais sa paroisse.

L’attitude de Michel, on le devine en lisant ce qu’écrivaient du schisme les canonistes du camp réfractaire, aurait été dénoncée à l’époque comme schismatique par bien des prêtres fidèles. On aura l’occasion d’y revenir.

(A suivre)

Peregrinus

(1) Abbé Etienne de Blois, « Un vicaire silencieux », Le Petit Eudiste, n°202, mars 2017, p. 10-11
(2) « Remplaçons […] silencieux par rallié… Notre devoir est tout tracé » (ibid., p. 10).
(3) Ibid., p. 11.
(4) Examen des principes sur la Constitution civile du clergé, Le Clère, Paris, 1801, p. 68.
(5) Ibid., p. 76.
(6) « Lettre de M. l’archevêque d’Aix, en réponse au Bref de sa sainteté le pape Pie VII, en date du 15 août 1801 », dans Exposition des principes, op. cit., p. 202.
(7) Gabriel-Nicolas Maultrot, Comparaison de la Constitution de l’Eglise catholique, avec la Constitution de la nouvelle Eglise de France. Moyen de les accorder, Dufresne, Paris, 1792, p. 14.
(8) Nigel Aston, The End of an Elite. The French Bishops and the Coming of the Revolution (1786-1790), Clarendon Press, Oxford, 1992, p. 230.
(9) Discours de M. l’évêque de Clermont, relativement au serment exigé par l’assemblée nationale, et qu’il a prononcé en partie dans la séance du dimanche matin, 2 janvier 1791, Imprimerie Briand, Paris, 1791, p. 13.
(10) Mémoire de l’abbé Traizet sur son émigration, précédées d’une notice sur l’auteur par l’abbé Pécheur, Imprimerie A. Michaux, Soissons, 1875, p. 23.

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