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Révolution française et traditionalisme (VI) : Le schisme en débat par Peregrinus 2017-07-12 08:46:06 Imprimer Imprimer

Accusés de schisme, les prêtres jureurs et leurs partisans répondent aux réfractaires qu’ils n’ont jamais voulu se séparer de l’unité de l’Eglise. La crise provoquée par l’établissement de l’Eglise constitutionnelle est ainsi devenue l’occasion de controverses théologiques et canoniques sur le schisme : il s’agit, pour les uns et les autres, de savoir où commence le schisme, et comment l’on s’en rend coupable. C’est donc à un débat qui intéresse au plus haut point le monde traditionaliste qu’est consacrée cette partie.
La position du clergé constitutionnel sur le schisme est défendue notamment par Armand-Gaston Camus, avocat laïc lié au parti janséniste et caution canonique de la Constitution civile du clergé, qu’il a contribué à élaborer : en effet, Camus est reconnu par ses adversaires comme un « homme d’esprit, très-instruit des matieres canoniques, à qui tous les monumens de la discipline ecclésiastique sont très-connus (1) ».

Le canoniste constitutionnel propose donc une définition du schisme :

L’Eglise est une : celui qui se sépare de cette unité fait un schisme. L’Eglise a un chef visible, centre de l’unité : celui qui se sépare de ce centre, qui méconnoît le chef, fait un schisme ; il se sépare du tronc auquel il étoit attaché : mais réciproquement aussi, il est impossible de taxer de schisme celui qui reste dans l’unité, qui se tient attaché au centre, uni au chef visible de l’Eglise (2).


Or le clergé assermenté est obligé par la Constitution civile à reconnaître le pape comme chef visible de l’Eglise et centre de l’unité ; certes, le pape le condamne par ses brefs, mais « ce n’est pas rompre l’unité de l’Eglise que de réclamer contre une sentence injuste, & de refuser de reconnoître pour valable & légitime ce qui est nul & abusif (3) ». Camus en conclut qu’il n’existe dans l’Eglise de France aucun schisme : ni les assermentés, ni les insermentés ne se sont séparés du successeur de Pierre ; tous sont donc en communion avec lui et par conséquent en communion entre eux (4).

La plus forte réponse à l’opinion de Camus sur le schisme est formulée par Gabriel-Nicolas Maultrot, lui aussi canoniste laïc jansénisant, mais hostile aux réformes ecclésiastiques de la Constituante (5). Si je retiens ici la figure de Maultrot, c’est certes en raison de sa vaste érudition, parfaitement maîtrisée (6), de sa solide culture théologique et de sa clarté, mais aussi en raison précisément de son jansénisme et de son gallicanisme. En effet, Maultrot, qui refuse de reconnaître dans le pape un évêque universel et a défendu sous l’Ancien Régime les droits du second ordre contre les évêques, est très peu suspect d’exagérer les prérogatives du pape et de l’épiscopat, dont il est très loin de partager les doctrines, ce qui rend son opinion sur le schisme d’autant plus significative.

Maultrot commence par examiner la définition que Camus donne du schisme. Il accorde sans peine à son adversaire que celui qui se sépare du centre de l’unité est schismatique. C’est avec le paralogisme que constitue la réciproque que les difficultés commencent :

On est incontestablement exempt de schisme, lorsqu’on reste dans l’unité. Mais reste-t-on dans l’unité, par cela seul qu’on se tient attaché au centre, au chef de l’église (7) ?


Tout l’effort de Maultrot vise à démontrer que la définition très commode proposée par Camus est beaucoup trop restrictive. Le schisme commence en effet lorsque deux fidèles refusent sans juste cause de communiquer in divinis (8). C’est l’enseignement de l’Ecriture (Rom XII, 4 ; I Co I, XIII ; Eph IV, 4) et de toute la Tradition :

L’église, c’est-à-dire l’assemblée des fideles, n’est qu’un seul corps, dont chaque catholique est membre. Lors donc qu’un fidele se sépare d’un autre, il y a rupture entre deux membres du même corps (9).



C’est, plus particulièrement, l’enseignement de saint Thomas d’Aquin. En effet, pour le saint docteur (IIa IIae, q. 39, a. 1), l’unité des membres entre eux se rapporte à l’unité de l’Eglise entière, qui consiste d’une part dans la communication des membres entre eux et d’autre part dans leur subordination à un même chef. Dès lors (a. 4), le schismatique pèche en deux choses : en refusant de communiquer avec les membres de l’Eglise et en refusant de se soumettre à son chef. La conclusion de Maultrot est claire :

On est schismatique, en ne reconnoissant pas le Pape pour chef visible de l’église. On ne l’est pas moins, en refusant de communiquer avec quelques-uns des fideles, qui sont dans son sein (10).


S’il n’y a pas, dans ce dernier cas, schisme consommé, c’est-à-dire séparation totale de l’unité de l’Eglise, il y a en revanche schisme commencé et partiel (11). Or, note le savant canoniste, le schisme partiel peut suffire à exclure du salut. C’est le cas notamment lorsque des fidèles se séparent de leur évêque, même s’ils prétendent ne pas se séparer du pape.

S’il y a schisme dans la séparation persévérante de deux fidéles, combien plus, dans la séparation d’un fidéle, de son légitime pasteur (12) ?


Se séparer des pasteurs légitimes, c’est non seulement violer la charité, mais c’est encore s’élever contre l’économie du corps de l’Eglise voulue par le Christ.

Toute séparation entre les membres de l’église, produit un déchirement dans le corps. Les fidéles doivent communiquer entre eux, en cette qualité. Ils doivent communiquer avec leurs pasteurs, comme leurs pasteurs, leur rendant tout ce qui leur est dû à ce titre, car c’est Jesus-Christ qui les a placés dans le corps, pour gouverner les simples fidéles, pour être gouvernés, sans cela l’unité est rompue. Il n’y a plus d’harmonie, & de correspondance entre les membres qui se divisent ou se déplacent (13).


En effet, « on est fixé dans l’unité par la communication médiate ; c’est-à-dire, en communiquant avec ceux qui sont dans la communion du saint-siége (14) ». Il est donc vain de se dire dans la communion avec le centre de l’unité quand on refuse de communiquer avec son évêque. On devine sans peine ce qu’aurait pensé Maultrot de ceux qui se font aujourd’hui un devoir de refuser les pouvoirs que leur délègue l’ordinaire.

Il ne sert à rien de lui donner le nom d’évêque, lorsqu’on fait tout sans lui. Ceux qui se conduisent ainsi, ont une conscience erronée. Ils tiennent des assemblées contraires aux regles (15).


Il importe ici de se souvenir que par son jansénisme, Maultrot est bien loin d’approuver la doctrine des évêques dont il défend les droits. Précisément, ses anciens amis du parti janséniste passés à l’Eglise constitutionnelle lui objectent que désormais prêtres et évêques ne sont plus contraints d’adhérer à la condamnation de Jansénius et de Quesnel : les évêques constitutionnels sont bien mieux disposés que les titulaires d’Ancien Régime envers les doctrines que professe le canoniste. La réponse de Maultrot est formelle :

Celui qui n’est pas avec l’évêque, n’est point dans l’église. […] La doctrine de saint Cyprien n’est pas fondée sur le mérite personnel de l’évêque, mais sur sa qualité (16).


Qu’on ne lui objecte donc pas, comme le font les dévotes jansénistes de Saint-Séverin à Paris, les « bons sermons (17) » prononcés dans les églises tenues par les constitutionnels.

Elles allégueroient vainement que les pasteurs constitutionnels ne veulent pas sortir, & ne sortent point du sein de l’église. On est schismatique, lorsqu’en restant, on rompt son unité, en se révoltant contre ses ministres. Les prédications sont inutiles, à moins que Dieu ne parle aux oreilles du cœur. Son esprit ne descend point dans des temples dévoués au schisme (18).



Pour Maultrot, on le voit, alléguer la doctrine pour justifier l’indépendance vis-à-vis de pasteurs légitimes de doctrine douteuse est un non-sens, puisque c’est la doctrine elle-même qui ordonne de communiquer avec l’évêque légitime. On ne peut sacrifier à une partie de la doctrine une autre partie de la doctrine. La doctrine ne saurait sous aucun prétexte justifier une rébellion schismatique contre les évêques et les curés approuvés par l’Eglise. Sans aucune hésitation, malgré ses convictions doctrinales, Maultrot préfère à un intrus proche du parti janséniste un évêque légitime antijanséniste.

« On crée aujourd’hui des dogmes, avec une hardiesse inconcevable », déplorait hier le canoniste confronté aux élaborations canoniques et doctrinales des constitutionnels (19). On ne sait ce qu’il dirait aujourd’hui de la curieuse invention du nullam partem avec les pasteurs d’une « Eglise conciliaire » que l’on nomme pourtant au Canon de la messe.

On voit quelle haute idée Gabriel-Nicolas Maultrot formait, malgré son jansénisme, de l’Eglise et des exigences de son unité, et par contraste la légèreté, la pauvreté des arguments de ceux qui croient aujourd’hui devoir tout se permettre au nom d’une « doctrine » décidément bien sélective. Je laisse cependant au canoniste le soin de conclure cette partie par les derniers mots de sa brochure :

Comment est-il possible que des vérités si palpables soient méconnues & contestées par des personnes pieuses, sincerement attachées à la religion ? Prions Dieu de les éclairer. Remercions-le de la grace très-gratuite, qu’il nous a faite, en nous préservant de leur aveuglement (20).



(A suivre)

Peregrinus

(1) Gabriel-Nicolas Maultrot, Lettre de M. M*** à M. J***, Sur un Ecrit intitulé : Opinion de M. Camus, dans la séance du 31 Mai 1790, sur le plan de Constitution du Clergé, proposé par le Comité Ecclésiastique, Le Clère, Paris, 1790, p. 3-4.
(2) Armand-Gaston Camus, Observations sur deux Brefs du Pape en date du 10 Mars & du 13 Avril 1791, Paris, 1791, p. 53-54.
(3) Ibid., p. 55.
(4) Ibid., p. 58-59.
(5) Sur la division du parti janséniste face aux réformes de la Constituante, voir Monique Cottret, Histoire du jansénisme, Paris, 2016, p. 258-262. Maultrot est avec Jabineau, Meunier, Blonde, Maucler et Mey l’un des jurisconsultes jansénisants auxquels l’épiscopat français a demandé, en mars 1790, un avis canonique sur les réformes projetées par l’Assemblée ; voir Henri Jabineau, Mémoire à consulter et consultation sur la compétence de la Puissance temporelle, relativement à l’érection & suppression des Sieges épiscopaux, Veuve Desaint, Paris, 1790.
(6) Voir par exemple sa remarquable Explication du Canon 17 du Concile de Calcédoine, qui fait le principal appui de la Constitution civile du clergé, Le Clère, Paris, 1791, qui ruine le principal fondement canonique des réformes.
(7) Gabriel-Nicolas Maultrot, Véritable idée du schisme contre les faux principes de M. Camus et des pasteurs constitutionnels, Dufrène, Paris, 1791, p. 1.
(8) Ibid., p. 2.
(9) Ibid., p. 24.
(10) Ibid., p. 11. Maultrot se sépare ici explicitement de Zeger Van Espen, canoniste de Louvain qui faisait pourtant autorité parmi les canonistes du parti janséniste. Maultrot, très soucieux d’exactitude, accuse en effet Van Espen de « citer fort laconiquement » saint Thomas en trahissant sa doctrine sur le schisme (ibid., p. 9).
(11) Ibid., p. 16. Il faut noter cependant que le schisme particulier, c’est-à-dire la séparation d’une Eglise particulière, relève déjà pour Maultrot du schisme consommé.
(12) Ibid., p. 24.
(13) Ibid., p. 26.
(14) Ibid., p. 6.
(15) Ibid., p. 29.
(16) Ibid., p. 37-38.
(17) Ibid., p. 74. Il est bien évident qu’il ne s’agit pas ici de désigner comme saine doctrine les doctrines jansénistes auxquelles adhère Maultrot, mais de montrer que pour ce canoniste, les erreurs doctrinales réelles ou supposées des évêques légitimes ne justifient pas que l’on se sépare d’eux, tandis que la profession de la vraie doctrine ne donne à cet égard aucun droit.
(18) Ibid., p. 75.
(19) Ibid., p. 70-71.
(20) Ibid., p. 80.

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