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Révolution française et traditionalisme (II) : La Révolution hors de l'histoire par Peregrinus 2017-06-18 13:28:09 Imprimer Imprimer

Première partie

Pour bien comprendre le problème que posent certains usages de l’histoire religieuse de la Révolution française, sans doute convient-il tout d’abord d’examiner les représentations, ou plutôt l’imagerie de la Révolution française (1).

A cet égard, l’article le plus significatif, parmi ceux qui ont pu être cités dans l’introduction de cette petite série, est celui qu’a publié Le Petit Eudiste, bulletin du prieuré de Gavrus, en mars 2017 (2). Cet article, en effet, n’expose pas à proprement parler des arguments tirés de l’histoire ecclésiastique, mais propose ou impose, à partir de références à cette histoire, un récit dont l’interprétation ne doit laisser aucune place au doute (3).

Le récit du Petit Eudiste

La trame de ce petit apologue est extrêmement simple. Un fidèle, Michel, marqué par la mort du premier vicaire de sa paroisse rouennaise, l’abbé Jean, exécuté pour refus de serment, et plus encore par le serment consenti par son curé, se rend auprès du second vicaire pour lui demander ce qu’il lui semble de la Constitution civile du clergé. L’époque à laquelle la scène se déroule devrait être facile à situer : c’est « le dimanche précédent » que le curé a fait le serment constitutionnel. Les faits relatés se déroulent donc après le décret du 27 novembre 1790 prescrivant le serment aux fonctionnaires publics, et plus probablement à la fin du mois de janvier 1791, époque à laquelle les administrateurs ont fixé la prestation du serment par les curés et vicaires.

Quelques problèmes de chronologie

C’est ici que les difficultés commencent (ou se poursuivent, comme on le verra). Michel, nous dit le Petit Eudiste, est révolté par l’attitude de son curé composant avec la « Révolution anti-Dieu et anti-roi » ; comme pour mieux nous montrer l’horreur d’une telle situation, l’article précise que son personnage traverse les « rues mornes et tristes d’un Rouen accablé par la main sanguinaire de la déesse-raison ».

On a vu que les événements rapportés ne pouvaient avoir lieu qu’au début de l’année 1791. Or, à cette date, la France est encore monarchique ; ce n’est qu’en août 1792 que Louis XVI est déchu. Mieux, la Constitution civile du clergé, qui se trouve pourtant au cœur du récit, a bien été sanctionnée par le roi. Quant au serment du 27 novembre 1790, que Michel fait un crime à son curé d’avoir prêté exigeait explicitement la fidélité « à la Nation, à la Loi et au Roi ». On pourrait certes objecter, pour sauver le propos de l’apologue, que la Constitution alors en cours d’élaboration travaillait à diminuer les prérogatives royales.
Le problème reste cependant entier. En effet, c’est tout le récit qui baigne dans une confusion chronologique digne des nouveaux programmes de l’Education Nationale, alors que les événements révolutionnaires sont incompréhensibles dès lors qu’on les détache de leur enchaînement chronologique. On a vu en effet que l’article mentionne la déesse Raison, dont le culte pourtant n’est brièvement institué que lors de la soudaine et violente flambée déchristianisatrice de l’automne 1793 (4).

S’agit-il encore d’une simple manière de s’exprimer, qui vise à montrer la direction imprimée par la politique ecclésiastique de la Constituante ? Ce serait encore insuffisant. En effet, si l’on y regarde bien, c’est la totalité de l’intrigue qui est historiquement d’une rigoureuse impossibilité. Le cas de l’attitude du vicaire « silencieux » sera abordé dans un prochain article ; mais dès les premières lignes, l’anachronisme est évident. Le récit s’ouvre en effet par le « rire de l’ignoble Fouché ». Or l’envoi des premiers représentants en mission date du printemps 1793, deux ans après la crise du serment, et surtout, Joseph Fouché n’a jamais été représentant en mission à Rouen.

Le « rire ignoble » accompagne l’exécution de l’héroïque vicaire insermenté ; mais aucun prêtre n’a été exécuté en 1791 pour refus de serment. La persécution sanglante est bien ultérieure. Aucune des mesures répressives prises contre les réfractaires du temps de la monarchie constitutionnelle ne prévoyait la peine capitale.

Si je me suis attardé sur les incohérences historiques d’un petit apologue qui ne se prétend certes pas une leçon d’histoire de la Révolution française, c’est tout simplement parce qu’elles témoignent de la manière dont cette histoire est perçue et mobilisée par certains prêtres et laïcs traditionalistes. Pour dramatiser la crise du serment, on lui ajoute la guillotine. Pour accabler plus encore la Constitution civile du clergé, on l’identifie tout uniment au culte violemment déchristianisateur de la déesse Raison. La Révolution de l’apologue est curieusement anachronique, dans le sens le plus fort du terme : à force de confondre dates, lieux et situations, elle devient entièrement intemporelle. La Révolution cesse dès lors d’appartenir à l’histoire pour relever de la mythologie de combat.

Une Révolution hors de l'histoire

C’est également une Révolution parfaitement intemporelle qui se dégage du long dossier Révolution et Subversion publié en décembre 2014 par le Mouvement de la Jeunesse Catholique de France (5).

L’esprit de la Révolution n’est pas quelque chose de nouveau. Saint Paul expliquait déjà en son temps que le « mystère d’iniquité est à l’œuvre dès à présent » (6).


Dès lors, la Révolution est ramenée tout entière au combat des deux cités. Du non serviam de Satan aux réformes conciliaires, c’est une seule et même Révolution qui court dans l’histoire de l’humanité et de l’Eglise. Les faits ne sont donc que les exemples purement illustratifs d’une éternelle lutte entre Révolution satanique et Contre-Révolution divine dont la logique est supposée bien connue. Outre qu’une telle interprétation risque fort d’obscurcir l’intelligence de mystères de la foi brutalement ramenés à des réalités politiques et sociales, elle fait tout uniment disparaître l’histoire en tant que telle (7).

On devine sans peine qu’une telle compréhension, ou plutôt une telle incompréhension du phénomène révolutionnaire n’est pas sans conséquence sur la manière dont est envisagée la Révolution française, qui n’est guère qu’un visage, quoique emblématique, d’une Révolution originelle dont le dogme remplace avantageusement celui du péché originel : dans une telle perspective, c’est dans une stricte logique d’équivalence que les figures révolutionnaires ou contre-révolutionnaires de tous les temps pourront être mobilisées (8).

(A suivre)

Peregrinus

(1) Sur l’imagerie catholique de la persécution révolutionnaire, voir Paul Chopelin, « Bienheureux martyrs, féroces bourreaux. Mises en scène de la violence révolutionnaire dans l’imagerie catholique contemporaine (XIXe-XXe siècles), dans Martial Poirson (dir.), La Révolution française et le monde d’aujourd’hui. Mythologies contemporaines, Classiques Garnier, Paris, 2014, p. 177-190.
(2) Abbé Etienne de Blois, « Un vicaire silencieux », Le Petit Eudiste, n°202, mars 2017, p. 10-11.
(3) On peut noter d’ailleurs qu’au moyen de l’illustration qui l’accompagne, l’article reprend très exactement l’imagerie, au sens propre, dont il est question dans l’article cité de Paul Chopelin. Le choix du martyre du bienheureux Noël Pinot, montant à l’échafaud revêtu des ornements sacerdotaux, n’est à cet égard pas entièrement anodin dans la mesure où le cas de Noël Pinot, même parmi les deux à trois mille victimes ecclésiastiques de la Révolution, est exceptionnel : c’est en vêtements civils que l’immense majorité de ces prêtres sont morts.
(4) Sur la déchristianisation de l’an II, voir notamment Michel Vovelle, 1793. La Révolution contre l'Eglise. De la Raison à l'Etre Suprême, Editions Complexes, Bruxelles, 1988. Voir aussi, du même auteur, Religion et Révolution. La déchristianisation de l'an II, Hachette, Paris, 1976
(5) Révolution et Subversion. Cahiers du Christ-Roi, numéro hors-série, décembre 2014. Les usages de l’histoire faits par cette seule brochure mériteraient un examen particulier et détaillé tant ils sont nombreux, péremptoires et approximatifs.
(6) Ibid., p. 5.
(7) On est frappé d’ailleurs par le mésusage qui est fait de références tout à fait honorables, d’Augustin Cochin à Philippe Pichot-Bravard, du R.P. Calmel O.P. à Roberto de Mattei, faute de sens historique et de souci de la distinction.
(8) Ainsi le pontificat « restaurationniste » de Benoît XVI est-il ramené purement et simplement (ibid., p. 59) aux synthèses opérées par Bonaparte ou par le général De Gaulle. On le voit, la confusion entre problèmes politiques et problèmes religieux est au cœur d’une telle littérature.

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