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Théologie de la libération: lettre ouverte à Benoît XVI par Chicoutimi 2017-03-16 09:10:58 Imprimer Imprimer

La lettre suivante, écrite par un prêtre progressiste, a été publiée en 2007 dans le journal québécois Le Devoir. Bien qu'elle date un peu, le contenu de cette lettre est très révélateur d'une certaine idéologie professée par des membres du clergé, et montre - tant dans la forme que dans le contenu - comment ces membres considéraient Benoît XVI.

Lettre ouverte à mon frère Benoît XVI - Vivre l'Évangile avec les exclus

16 mai 2007 | Claude Lacaille - Prêtre des Missions-Étrangères, Trois-Rivières

"Je t'adresse cette lettre parce que j'ai besoin de communiquer avec le pasteur de l'Église catholique et qu'il n'existe aucun canal de communication pour te joindre. Je m'adresse à toi comme à un frère dans la foi et dans le sacerdoce puisque nous avons reçu en commun la mission d'annoncer l'Évangile de Jésus à toutes les nations.

Je suis prêtre missionnaire québécois depuis 45 ans; je me suis engagé avec enthousiasme au service du Seigneur à l'ouverture du Concile oecuménique de Vatican II. J'ai été amené à faire un travail de proximité dans des milieux particulièrement pauvres: dans le quartier Bolosse à Port-au-Prince sous François Duvalier, puis parmi les Quichuas en Équateur, et enfin dans un quartier ouvrier de Santiago, au Chili, sous la dictature de Pinochet.

À la lecture de l'Évangile de Jésus pendant mes études secondaires, j'ai été impressionné par la foule des pauvres et des éclopés de la vie dont s'entourait Jésus alors que les nombreux prêtres qui nous accompagnaient dans ce collège catholique ne nous parlaient que de morale sexuelle. J'avais 15 ans.

Mélange erroné de foi et de politique?

À bord de l'avion qui t'emmenait au Brésil, tu as une fois de plus condamné la théologie de la libération comme un faux millénarisme et un mélange erroné entre Église et politique. J'ai été profondément choqué et blessé par tes paroles. J'avais déjà lu et relu les deux instructions que l'ex-cardinal Ratzinger avait publiées à ce sujet. On y décrit un épouvantail qui ne représente en rien mon vécu et mes convictions. Je n'ai pas eu besoin de lire Karl Marx pour découvrir l'option pour les pauvres. La théologie de la libération, ce n'est pas une doctrine, une théorie; c'est une manière de vivre l'Évangile dans la proximité et la solidarité avec les personnes exclues, appauvries.

Il est indécent de condamner ainsi publiquement des croyants qui ont consacré leur vie, et nous sommes des dizaines de milliers de laïcs, de religieuses, de religieux, de prêtres venus de partout à avoir suivi le même chemin. Être disciple de Jésus, c'est l'imiter, le suivre, agir comme il a agi. Je ne comprends pas cet acharnement et ce harcèlement à notre en droit. Juste avant ton voyage au Brésil, tu as réduit au silence et congédié de l'enseignement catholique le père Jon Sobrino, théologien engagé et dévoué, compagnon des Jésuites martyrs du Salvador et de Mgr Romero. Cet homme de 70 ans a servi avec courage et humilité l'Église d'Amérique latine par son enseignement. Est-ce une hérésie de présenter Jésus comme un homme et d'en tirer les conséquences?

J'ai connu la dictature de Pinochet au Chili dans une Église vaillamment guidée par un pasteur exceptionnel, le cardinal Raúl Silva Henriquez. Sous sa gouverne, nous avons accompagné un peuple épouvanté, terrorisé par des militaires fascistes catholiques qui prétendaient défendre la civilisation chrétienne occidentale en torturant, en séquestrant, en faisant disparaître et en assassinant.

J'ai vécu ces années dans un quartier populaire particulièrement touché par la répression, la Bandera. Oui, j'ai caché des gens; oui, j'en ai aidé à fuir le pays; oui, j'ai aidé les gens à sauver leur peau; oui, j'ai participé à des grèves de la faim. J'ai aussi consacré ces années à lire la Bible avec les gens des quartiers populaires. Des centaines de personnes ont découvert la parole de Dieu, et cela leur a permis de faire face à l'oppression avec foi et courage, convaincus que Dieu les accompagnait.

J'ai organisé des soupes populaires et des ateliers artisanaux pour permettre à d'anciens prisonniers politiques de retrouver leur place dans la société. J'ai recueilli les corps assassinés à la morgue et je leur ai donné une sépulture digne d'êtres humains. J'ai promu et défendu les droits de la personne au risque de mon intégrité physique et de ma vie. Oui, la plupart des victimes de la dictature étaient des marxistes, et nous nous sommes faits proches parce que ces personnes étaient nos semblables. Et nous avons chanté et espéré ensemble la fin de cette ignominie. Nous avons rêvé ensemble de liberté.

Changer de regard

Qu'aurais-tu fait à ma place? Pour lequel de ces péchés veux-tu me condamner, mon frère Benoît? Qu'est-ce qui t'indispose tellement dans cette pratique? Est-ce si loin de ce que Jésus aurait fait dans les mêmes circonstances? Comment penses-tu que je me sente lorsque j'entends tes condamnations répétées? J'arrive comme toi à la fin de mon service ministériel et je m'attendrais à être traité avec plus de respect et d'affection de la part d'un pasteur. Mais tu me dis: «Tu n'as rien compris à l'Évangile. Tout cela, c'est du marxisme! Tu es un naïf!» N'y a-t-il pas là beaucoup d'arrogance?

Je rentre du Chili, où j'ai revu mes amis du quartier après 25 ans; en janvier dernier, ils ont été 70 à m'accueillir. Ils m'ont accueilli fraternellement en me disant: «Tu as vécu avec nous, comme nous, tu nous as accompagnés durant les pires années de notre histoire. Tu as été solidaire et tu nous as aimés. C'est pourquoi nous t'aimons tant!» Et ces mêmes travailleurs, ces mêmes travailleuses me disaient: «Nous avons été abandonnés par notre Église. Les prêtres sont retournés dans leurs temples; ils ne partagent plus avec nous, ne vivent plus parmi nous.»

Au Brésil, c'est la même réalité: pendant 25 ans, on a remplacé un épiscopat engagé auprès des paysans sans terre et des pauvres dans les favelas des grandes villes par des évêques conservateurs qui ont combattu et rejeté les milliers de communautés de base, où la foi se vivait au ras de la vie concrète. Tout cela a provoqué un vide immense que les Églises évangéliques et pentecôtistes ont comblé: elles sont restées au milieu du peuple, et c'est par centaines de milliers que les catholiques passent à ces communautés.

Cher Benoît, je te supplie de changer ton regard. Tu n'as pas l'exclusivité du souffle divin; toute la communauté ecclésiale est animée par l'esprit de Jésus. Je t'en prie, remise tes condamnations; tu seras bientôt jugé par le Seul autorisé à nous classer à droite ou à gauche, et tu sais autant que moi que c'est sur l'amour que notre jugement sera rendu."

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