« Evêque, c’est par toi que je meurs ! »
par JACQUES TREMOLET DE VILLERS
Je vous écris de l’abbaye Notre-Dame de Fontgombault où les liens du cœur et du sang se joignent aux amitiés de l’esprit pour m’appeler et me réconforter lorsque les tribulations se font trop douloureuses.
Beaucoup de lecteurs m’ont écrit, téléphoné, envoyé des courriers électroniques ou des télécopies pour me dire que ce que j’avais vécu, à la fin du mois d’août, dans mon village de Corse, était, depuis longtemps, le lot commun de nombreux diocèses. Le malheur des autres ne fait pas mon bonheur. Dans ma profession d’avocat, « porter le fardeau de son frère » est le devoir d’état quotidien. Le frère, à son tour, porte le fardeau des honoraires qu’il paie à son conseil. Cette exploitation réciproque est le lien social, expression élémentaire de la charité.
Mais qui portera le fardeau spirituel, moral, affectif de mon village quand, par ordre exécuté de l’évêque, le Seigneur aura été retiré de notre église et le prêtre de notre paroisse ? Ce que ni les Génois, ni les Arabes, ni la Révolution de 1789, ni la loi dite de Séparation de l’Eglise et de l’Etat n’avait réussi à faire : vider l’église de la messe, le tabernacle du Saint-Sacrement et la paroisse de son prêtre, c’est un évêque, notre évêque, successeur des apôtres, pour la Corse, qui le fait.
Nous ne monterons plus, le dimanche matin, et les jours de fête carillonnée, en modeste procession familiale, le long du cours, en nous arrêtant pour serrer les mains ou échanger quelques mots avec les amis installés au bar, sur la place de la fontaine, ou parlant à la porte des épiceries :
« Tu vas à la messe ?
« Tu veux venir avec moi ?
« Ça va, prie pour moi au moins… »
Au retour, à l’heure de l’apéritif, on ne fait pas que passer. On s’arrête, on boit, on parle encore :
« Et le curé il a bien parlé ?
« Tu aurais dû l’entendre !
« Une autre fois tu sais… cette semaine j’en ai fait trois… trois enterrements. Trois messes… qui ne seront plus. »
Ce n’est rien, dira le sociologue ecclésiastique, qui ne connaît ni les hommes ni les villages, mais garde l’œil et le nez rivés sur ses plans, ses structures, son organisation, ses modules et ses équipes. Ce n’est rien ? Mais non ! C’est tout ! La religion est le lien social. Parce qu’elle fête la naissance et accompagne la mort, parce qu’elle est au commencement et à la fin, qu’elle bénit le berceau et ouvre le tombeau, en reliant les hommes avec leur origine et leur fin, avec l’alpha et l’oméga, elle relie les hommes avec eux-mêmes.
Quelques-uns le savent et le disent. Le plus grand nombre le ressent, sans savoir le dire. Ceux-là sont les vrais pauvres, qui souffrent et pleurent intérieurement, plus que les autres.
Comme l’homme n’aime pas souffrir, il se distrait pour oublier. La télévision, les DVD, les films de toute nature – et pas de la plus belle – rempliront ce vide. On parlera encore moins et on se repliera sur sa misère. Les corps et les murs de nos villages sont très fragiles, et, parfois agonisants. Ils ont besoin de soins, d’attention, de prévenances. Le simple abandon est la formule la plus radicale de leur extinction. Enlever le prêtre, c’est ôter l’âme. Les responsables ne sont pas les pauvres, si pécheurs qu’ils soient. Eux, nous, nous sommes des victimes. Les responsables ce sont les pasteurs !
« Evêque, c’est par toi que je meurs ! » Ils sont nombreux, les villages, qui auront gagné le triste droit de lancer, à leur tour, le cri de Jeanne à l’évêque Brunin.
« Mais, que peut-il faire d’autre ? me dit une voix amie. Il n’y a plus de prêtres. Il faut faire avec ceux que nous avons.
« Et pourquoi, si nous proposons d’en appeler d’autres, nous a-t-il répondu non ? Pourquoi éconduire la proposition du cardinal Glemp d’envoyer des prêtres de Pologne, en lui répondant “Je préfère faire confiance aux vocations corses”. »
Etrange nationalisme dans l’Eglise catholique (universelle), foule immense de peuples et de races, que de réserver les paroisses corses aux natifs de l’Ile ! Serait-il corse, notre évêque ? Julie ou Dévote, si elles sont deux, ce qui n’est pas sûr, nos saintes patronnes venaient du nord de l’Afrique, du pays de Perpétue, l’actuelle Tunisie. Ce sont les capucins et les franciscains italiens et sardes qui nous ont réévangélisés, et c’est un religieux flamand – Jean-Paul Poletti le rappelle à chacun de ses récitals – qui a retrouvé, en un demi-siècle de travail, les plus beaux morceaux originels de nos chants sacrés. Ces soi-disant raisons n’ont aucun fondement.
« Mais, rétorque encore cette voix amie, c’est l’évêque, c’est lui le chef, et non pas vous, c’est lui qui a reçu l’ordre et le saint-chrême, c’est lui le successeur des apôtres, désigné par le Pape. Nous n’avons plus qu’à nous incliner. »
« Je m’incline devant son autorité épiscopale, mais en m’inclinant, par une exigence qui me dépasse, par une force qui vient de beaucoup plus loin que moi, le sang de mes aïeux, le cri de ma terre, terre chrétienne depuis seize siècles, le souci de mes enfants et de mes petits-enfants, la plainte de tous mes compatriotes, je dis : “Vous n’avez pas le droit de nous priver d’un prêtre. Vous n’avez pas le droit de nous priver de la présence réelle du Corps et du Sang de notre Dieu dans notre église. Vous n’avez pas le droit de nous priver des sacrements”. »
Vous n’avez pas le droit de vous contenter de gérer une faillite, si faillite il y a et de refuser, au nom de je ne sais quel plan établi, d’envisager les secours qui se présentent.
Vous passerez, Monseigneur, votre carrière vous appelera ailleurs. Il est fini, le temps où les évêques épousaient leur diocèse, comme nous laïcs, épousons nos conjoints. Comme un préfet, vous serez promu. Nous, nous resterons, avec nos maisons, nos jardins, nos tombeaux. Je sais bien qu’à la fin, c’est nous qui aurons raison. Je sais bien que la Corse, qui en a vu d’autres, absorbera aussi cette souffrance. Je sais que l’Eglise a résisté à tout, même et surtout aux hommes d’Eglise. Mais pourquoi faire si compliqué quand la solution est si simple ? Les corses ont leurs défauts, que je ne connais que trop, mais le Corse est un animal religieux. Ses traditions qui reviennent en force dans la jeunesse d’aujourd’hui, par les chants, les confréries, les études, la littérature et les poèmes créent un climat exceptionnellement favorable à l’Eglise, mais cette occasion ne peut être saisie que par des hommes consacrés, par de vrais prêtres. Aucune équipe de laïcs, même la plus dévouée, ne peut incarner l’objet de cet appel : le sacré. Il faut des hommes dont on sait, dont on voit, dont on sent qu’ils sont des hommes de Dieu.
Quel président ou quelle présidente d’action catholique, fut-elle la plus dévouée qui soit, peut prétendre à cette fonction ? Quel animateur de secteur, quelle « équipe-pilote », voire quel prieur laïque de confrérie peut, sans rire, ou sans rougir, se voir donner ce titre : homme de Dieu ? Voué à Dieu ! « eunuque pour le royaume des Cieux » ?
« Si le prêtre se connaissait, il en mourrait », disait le curé d’Ars. Nous, nous risquons de mourir, en tant que communauté, en tant que village, en tant que petite nation, de ne plus pouvoir connaître notre prêtre.
Si encore c’était par violence qu’il nous était enlevé, cette violence même serait un bienfait. Mais quand c’est par décision administrative, création d’une ZEP et volonté idéologique ? Nous sommes trop forts et trop sûrs de notre droit pour l’accepter.
J’écris cela dans le jardin de cette abbaye que fonda, il y a dix siècles, Petrus A Stella, Pierre de l’Etoile. Il y a moins de soixante-dix ans, c’était une ruine. A sa place, il y avait une usine à fabriquer des boutons. Aujourd’hui, elle a essaimé en France et aux Etats-Unis. Soixante hommes de Dieu y chantent Dieu, sept fois le jour. C’est toujours Dieu – et les hommes de Dieu – qui ont le dernier mot.
JACQUES TREMOLET DE VILLERS
Article extrait du n° 6665 de Présent
du Mercredi 3 septembre 2008
suite de http://www.leforumcatholique.org/message.php?num=425998
ici