Les vacances étant ce qu'elles sont, ce n'est qu'il y a deux jours que j'ai pris connaissance des déclarations estivales de Mgr Fellay et de Mgr Tissier de Mallerais, alerté par un ami intéressé à la question à moult titres.
L'historien que je suis ne peut qu'en être heureux : ses analyses sont confirmées, l'apocalyptisme est largement entretenu dans les milieux traditionalistes (et donc Virgo Maria pourra continuer à me dézinguer en toute bonne conscience, ce n'est pas tous les jours dimanche).
Mais il peut aussi s'étonner : pourquoi Mgr Fellay donne-t-il ainsi dans l'apocalyptisme alors qu'il en était peu fervent jusque là ? Serait-ce qu'il doit suivre ses troupes puisqu'il en est le chef ? Serait-ce qu'il veut être fidèle à une tendance réelle chez Mgr Lefebvre qui, à plusieurs occasions, versa lui aussi dans l'apocalyptisme ? Serait-ce que l'apocalyptisme sert à gérer une période difficile pour la FSPX, celle de l'accord à signer ou non avec Rome - comme en 1987-1988 ? Toutes ces explications peuvent converger : utilité ad intra et ad extra de l'apocalyptisme.
Autres remarques : la considération que la situation est catastrophique est banale dans le catholicisme du XIXe siècle, et les propos ecclésiastiques sont souvent bien plus durs que ceux de Mgr Fellay ; certains papes ont eu une lecture à tendance apocalyptique, tel Pie X dans sa première encyclique en 1903, mais jamais ils n'utilisaient une révélation privée, se contentant de l'Ecriture ('excusez du peu) ; et ils embrayaient très vite sur une analyse non surnaturaliste de la situation, avec leur raison solidement éclairée par le surnaturel (voir Humanum genus par exemple).
Si l'on quitte cette analyse un peu distanciée qui permet de relativiser les propos de Mgr Fellay, on peut s'interroger sur d'autres point tout aussi importants.
Mgr Fellay propose dans son intervention du 15/08 deux éléments : une lecture apocalyptique de la réalité, une justification de la non signature de l'ultimatum. On pourrait percevoir une tension entre ces deux éléments, l'un très surnaturaliste, l'autre très politique.
Prenons d'abord le premier point. La rationalité et la cohérence y paraissent mises à mal à plusieurs reprises, ce qui est le propre d'une lecture apocalyptique mal maîtrisée et en fait apprise, non naturelle, non spontanée - Mgr Fellay est lui aussi travaillé par l'euphémisation moderne, quoi qu'il en veuille, c'est-à-dire la tendance à l'atténuation de l'argumentation surnaturelle ; alors que Mgr Tissier de Mallerais en est plus familier : il espère à la fin de son interview un Pape "Petrus Romanus", ce qui renvoie indirectement à la prophétie de Malachie, classique du prophétisme catholique, et à d'autres prophéties assurant de l'arrivée pour la fin des temps d'un Grand Pontife romain.
En effet, Mgr Fellay est peu précis sur le secret de La Salette.
1. Il y a deux secrets : celui de Mélanie, celui de Maximin. Mgr Fellay n'utilise que celui de Mélanie.
2. Les textes des secrets (ceux de Mélanie et de Maximin) qui étaient incconus n'étaient pas à l'Index. Deux livres ont été mis à l'Index en 1901 et 1907, les discussions ont été interdites sur le sujet du secret par un décret du Saint-Office en 1915, une édition du secret commentée dans un sens anticlérical est mise à l'Index en 1923.
3. Les texte des secrets étaient dans les archives Pie IX jusqu'en 1946, ils ont alors été versés dans celles du Saint Office, et ont été exhumés de leur dossier en 1999 parce qu'un prêtre d'obédience mélaniste (partisant de Mélanie de La Salette) faisait une thèse sur eux.
4. Il y a une réelle amplification entre la première version du secret de Mélanie, en 1851, et celle connue de 1860 puis celle rédigée en 1878 et publiée en 1879. Dans la première version, l'expression Rome perdra la foi est absente, elle n'apparaît qu'en 1878. Qui nous garantit qu'il n'y a pas eu amplification du secret par Mélanie sous l'influence de lectures de recueils de prophéties qui circulaient abondamment dans la France du XIXe siècle ?
Cette absence de rigueur se manifeste aussi dans l'exploitation du secret de Mélanie de 1878. Mgr Fellay n'en reprend que les éléments habituellement exploités en son temps par Mgr Lefebvre, mais surtout depuis une quizaine d'années par les "sédévacantistes" (les catholiques toujours les mêmes) Amis du Christ Roi de France puis par le site Virgo-Maria : Rome perdra la foi et sera le siège de l'Antéchrist. Où sont passés les autres éléments apocalyptiques, parmi lesquels Paris brûlé, Marseille engloutie, le pape persécuté, un grand monarque rétablissant la paix sur la terre, l'Antéchrist fils d'un évêque et d'une religieuse, etc. ? Pour que l'application du secret à la réalité soit pertinente, tous les éléments doivent être pris en compte et interprétés. Ce n'est pas le cas.
L'apocalyptisme de Mgr Fellay est ainsi de fort petite aune. Cela ne veut pas dire qu'il est insignifiant. De telles affirmations ont un effet dévastateur : ils plombent littéralement le climat ouvert par la publication du MP, ils détruisent les efforts de confiance créés ici et là, ils discréditent les traditionalistes aux yeux de ceux qui sont prêts à discuter avec la FSPX, ils ouvrent un boulevard à l'action de pression et de manipulation des sédévacantistes ou des partisans de l'éclipse de l'Eglise (qui au passage rappelle l'occultation chiite du mahdi...), ils laissent penser que Mgr Fellay est sensible aux pressions et que sa ligne directrice est incertaine.
Surtout, avec cette assertion que Rome semble bien avoir perdu la foi depuis Vatican II, Mgr Fellay risque de laisser entendre que la FSPX en sa tête est passible de l'article I de la constitution Auctorem fidei du 28 août 1794 condamnant les erreurs du janséniste synode de Pistoie (et par là même constitution au fondement de l'ecclésiologie catholique au XIXe siècle) : "La proposition qui affirme "Dans ces derniers siècles un obscurcissement général a été répandu sur des vérités de grande importance relatives à la religion et qui sont la base de la foi et de la doctrine morale de Jésus Christ" est hérétique". Remplaçons "ces derniers siècles" par "ces dernières décennies"...
Le coup est peut-être bas, mais il méritait d'être porté, pour que soient clarifiés des points.
Une dernière remarque sur l'apocalyptisme. L'utilisation de cette manière de penser montre la distance qui sépare la FSPX de Rome. Cela me confirme dans mon analyse que par delà les débats théologiques sur Vatican II, il est des questions de fond sous-jacentes à traiter pour pouvoir avancer, des polémiques ouvertes il y a un siècle et jamais réellement tranchées entre camps théologiques : l'utilisation dans la théologie des sciences non théologiques ayant une lecture atéléologique et non théologique, l'historicité du dogme (compris en un sens catholique, bien sûr), la querelle du surnaturel (l'ordination de l'homme à la vision béatifique sans qu'il y ait cependant aucun droit), les méthodes et les univers théologiques distincts et différents au point de ne pouvoir communiquer les uns avec les autres, la dimension instrumentale ou non des médiations sociales et politiques dans l'actualisation du salut. Bref des questions des années 1900-1950 balayées sans le dire à l'occasion de Vatican II, sans que ceux qui sont devenus la minorité aient jamais eu la réponse claire et nette aux questions qu'ils posaient légitimement.
Quant aux discussions doctrinales préalables à tout accord.
Comment ne pas être d'accord ? J'ai tendance à préférer un accord bien clair à une unité incertaine. Mais Rome semble privilégier la recherche de l'unité quitte à ce qu'il y ait unité dans la diversité de l'opinion... Je ne joue pas la dialectique unité/vérité, simplement je tente de déplacer un peu le débat. Les bienfaits de l'unité, même malgré le désaccord ouvertement exprimé, sont-ils supérieurs à la division au nom de la vérité ? Peut-il y avoir unité malgré un désaccord sur la vérité ? Et à quel niveau de vérité se situe-t-on ? Disciplinaire, dogmatique, anthropologique, philosophique ? Saint Paul et saint Jacques n'étaient pas d'accord sur le rôle de la Loi, et donc partant aussi sur la discipline, mais reconnaissaient tous les deux en Jésus le Messie d'Israël sauveur du monde. Pourtant leur désaccord sur la Loi et sa validité n'est pas une petite question, elle est même centrale dans le christianisme naissant : qui est dans le vrai à ce sujet, quelle est la vérité sur cette question aux alentours de 55-60 ap. JC ? Cependant, ils étaient en communion, dans l'unité, et confessaient la même foi au Christ ressuscité - au point d'en mourir tous deux.
Par ailleurs, implicitement, en demandant des débats doctrinaux, la FSPX estime que le Saint-Siège doit se justifier sur les changements doctrinaux qu'il aurait apporté dans la foi de l'Eglise avec Vatican II. Il me semble qu'en bonne doctrine catholique, la confiance est attribuée d'abord à l'Eglise dans ce qu'elle dit, que ce n'est pas à elle de se justifier, mais à ceux qui contestent ce qu'elle dit de montrer qu'elle modifie la foi. Alors Rome peut répondre.
La FSPX a beaucoup écrit, mais pas forcément beaucoup exposé de manière organique et officielle ce qu'elle reproche à Rome. Et il est difficile de connaître le degré d'autorité qu'elle attribue à tous les textes émanant d'elle d'une manière ou d'une autre elle (ceux de Mgr Lefebvre, de ses successeurs, de ses prêtres, de théologiens privés, etc. ; par exemple, quelle autorité pour la critique de la liturgie publiée en livre - Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, Le problème de la réforme liturgique. La messe de Vatican II et de Paul VI. Etude théologique et litugrique, Etampes, Clovis, 2001, 125 p. - et à celle de l'oecuménisme adressée à tous les cardinaux ? - De l’œcuménisme à l’apostasie silencieuse. 25 ans de pontificat, hors-série n° 3 de la Lettre à nos frères prêtres, 02/2004, 45 p. ). Une exposition organique de ce qu'elle conteste pourrait être opportune. Et une organique réponse romaine le serait tout autant (en piochant par exemple dans la multitude de textes romains argumentant déjà sur ces questions, même si cela ne sera pas suffisant). Mais rappelons l'essentiel : c'est à la FSPX de justifier ses critiques, et non au magistère de justifier ce qu'il fait. Nous sommes encore catholique, que je sache.
Une dernière remarque. Implicitement, la FSPX considère que le rôle du magistère est de toujours redire ce qui a été dit avant sans jamais innover en rien - elle ne le dira jamais, mais c'est bien l'impression qu'elle donne lorsqu'elle affirme que le magistère est totalement lié par la Tradition.
Or, le renforcement de la romanité au début du XXe siècle, sous l'effet du modernisme, de la centralisation administrative et du mouvement vers Rome, jusqu'aux années 1950, a conduit à donner au pape une relative liberté pratique et théologique par rapport aux actes et propos de ses prédécesseurs.
On peut le voir sur un point annexe (annexe, j'insiste, inutile de pinailler), le rapport à la République en France : Pie XI choisit de lier obligatoirement les catholiques français à la forme du régime, la République, les empêchant en fait de le contester autrement que purement théoriquement ; alors que ses prédécesseurs tenaient que les catholiques devaient seulement accepter le régime, mais non le défendre. Cette innovation n'a pas été acceptée par les partisans de l'AF. Sans se justifier autrement qu'en affirmant qu'il était le pape et que c'est lui qui avait l'autorité dans l'Eglise, Pie XI les a cassés pour imposer sa volonté.
Toute proportion gardée, il s'est passé la même chose avec Vatican II. Les papes ont utilisé leur autorité renforcée pour faire évoluer les positions antérieures, en couvrant de leur autorité ce que le concile a fait. Ils ont estimé que l'évolution était légitime et homogène. Parce que Vatican II ne parle pas comme les papes antérieurs, et ne dit pas matériellement toujours ce que disaient les papes antérieurs, la FSPX considère que l'évolution est hétérogène.
Le problème est en partie que la nouveauté de Vatican II fait passer dans un autre univers théologique, et que l'univers pré-Vatican II et l'univers post-Vatican II ont beaucoup de mal à communiquer, parce qu'ils n'ont pas les mêmes bases, principes et modèles théologiques (j'applique ici simplement à la théologie les analyses de Thomas Kuhn sur les paradigmes scientifiques, je ne prends pas position sur la question de la vérité, j'insiste). Ayant un paradigme théologique pré-Vatican II, la FSPX ne peut tenir pour valable ce qui est dit dans le paradigme théologique post-Vatican II. Un bel effort serait de chercher à voir si la compréhension de ce que dit l'un est possible dans l'autre. Cela a été fait sur la liberté religieuse au Barroux, par le Frère Basile Valuet (il lui a fallu 6 tomes et 3000 pages, mais il existe une édition digeste : Le droit à la liberté religieuse dans la tradition de l’Eglise : un cas de développement doctrinal homogène, préface du cardinal Jorge Arturo Median Estévez, Le Barroux, Editions Sainte-Madeleine, 2005, 675 p.).
Bref, il y a du travail en perspective. Mais il n'est pas sûr que le positionnement apocalyptique y aide. Il conduit au repli sectaire (au sens sociologique du terme, sans jugement de valeur) que semble privilégier Mgr Tissier de Mallerais (pour caricaturer : parents faites beaucoup d'enfants que j'élèverai dans mes écoles afin que les garçons finissent dans mes séminaires pour devenir mes prêtres et entretenir la foi des quelques catholiques qui vivront encore dans les Etats islamiques d'Europe), car il n'est jamais tenable très longtemps ou pour une grande masse (car le carburant apocalyptique s'essouffle assez vite : en dix-vingt ans en général).
Ceci étant dit, je retourne à mon repassage (activité fort masculine comme nous le savons tous depuis un interview à The Angelus de qui vous savez).
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